EMAIL THIS PAGE TO A FRIEND
Your Name:
Friend's Name:
Friend's Email:
Sign up to receive general JWTC news and announcements as well as:
Your Name:
Your Email:
    
The Salon

Palimpsestes 

Françoise Vergès

(Goldsmiths, University of London)

Table ronde La bibliothèque à venir

Pour respecter la demande de s'exprimer en dix minutes, j'ai concentré mon propos en quelques pages afin d'éviter d'avoir à vous renvoyer à un texte plus long. Ce sont donc des remarques et des questions nécessairement fragmentaires et incomplètes, de nature éphémère et temporaire. Écrites avant nos débats, elles s'inscrivent dans une réflexion collective en action et en devenir. Cette dimension d'incomplétude et de fragmentation n'est pas sans lien avec le thème de notre table ronde, la bibliothèque à venir, par principe toujours incomplète et fragmentaire. Le titre de la table ronde nous invite d'une part à une critique de la bibliothèque occidentale d'autre part à laisser notre imagination filer pour rêver, inventer la bibliothèque à venir.

Tout d'abord, la notion de Palimpseste. Elle désigne un parchemin qu'on a gratté dans l'intention d'en effacer le texte pour en écrire un nouveau. Le premier texte reste cependant souvent visible, par transparence, sous le second. Par métaphore, le palimpseste représente donc la relation hypertextuelle : on peut trouver dans tout texte littéraire la trace d'un autre texte littéraire plus ancien.

Un texte est donc toujours le produit de plusieurs textes. Un processus de superposition, sédimentation, déplacement et réémergence est toujours à l'oeuvre dans l'écriture. Dans son essai de 1845 Le palimpseste, Thomas De Quincey décrit la structure du palimpseste comme un phénomène où des textes sont étroitement liés, infiltrés les uns dans les autres. La nature du palimpseste est double: elle préserve la netteté des textes individuels, tout en exposant la contamination de l'un par l'autre. Par conséquent, même si le processus de stratification qui crée un palimpseste est né du besoin d'effacer et de détruire des textes précédents, la réémergence de ces textes détruits met à jour une hétérogénéité. Cette vision multiforme et diversifiée projetée par le palimpseste, en dépit d'être le produit d'une tentative de destruction et d'effacement, exige une révision des systèmes conceptuels basés sur les notions de fixité, de linéarité, de centre et de hiérarchie.

En archéologie, on parle de « palimpsestes cumulatifs » (par exemple : la Mosquée de Cordoue, les temples d'Angkor Wat, la Cité État de Kilwa...). Un palimpseste cumulatif est celui dans lequel les épisodes successifs de dépôt ou des couches d'activité restent superposées l'une sur l'autre sans perte de données, mais elles sont si retravaillées et mélangées qu'il est difficile ou impossible de les séparer en leurs électeurs d'origine. En d'autres termes, au lieu de fournir un récit d'origine ou de l'évolution, ces palimpsestes retracent les inscriptions et radiations de différentes cultures, qui à son tour entrent en concurrence et en conflit les unes avec les autres. Cette image et ce processus de traces cumulatives, d'effacement et de réécriture, m'ont été particulièrement utiles pour imaginer la bibliothèque à venir.

Quelle architecture imaginer pour cette bibliothèque à venir ?

C'est une question passionnante. En effet, il me semble impossible d'imaginer cette bibliothèque sans imaginer son architecture. Sa spatialisation est aussi importante que son contenu. L'architecture reflète la manière dont le savoir est conçu.[1]

Lors d'un colloque sur « Architectures et bibliothèques » (Centre Pompidou, 2000), les intervenants se sont accordés sur le fait que la bibliothèque a cessé d'être un sanctuaire, que son image s'est démystifiée.[2] Mais pour tous la bibliothèque doit demeurer « un lieu rare, où se conserve non pas l'information, mais la pensée. C'est le lieu de la mémoire de la pensée antérieure, à partir de laquelle on peut construire sa propre pensée ». « La bibliothèque, » déclarait l'architecte Pierre Riboulet, « est un lieu que l'on doit mériter » (souligné par moi). Elle doit jouer un « role fédérateur, s'ouvrir à tous les publics, être ludique... » L'architecture en temple du savoir qui par principe doit rendre le savoir accessible à tous, utilisant toutes les nouvelles technologies du bâtiment et du savoir mais qui a pour mission de civiliser ses usagers, de les transformer en méritants (que fait-on des « non-méritants » ?) est aujourd'hui à l'honneur. Est-ce cette architecture qui pourrait concrètement traduire les principles associés à la bibliothèque à venir dont l'objectif est de reconstruire pour l'avenir, ce qui est commun aux différentes figures de la modernité ? J'en doute, car in fine qui ne serait pas d'accord avec cette proposition d'ouverture ? Mais l'architecture d'une bibliothèque qui fasse place à toutes les modernités, à tous les vernaculaires n'est-elle pas plus difficile à concevoir ? Dans les périodes de guerre et de conflit, que choisir de préserver ? Quelle place sera faite aux langues vernaculaires ? Le savoir va-t-il se dire dans les langues officielles de la « communauté internationale », celles de l'ONU ? Quelle place faire au crime, au massacre, au génocide ? Faut-il présenter les textes écrits autour de ces thèmes comme des textes d'éducation au bien ? Opérer une division entre le bien et le mal, le mal étant renvoyé à un monde irrationnel, de l'ordre de l'inhumain ou faut-il réfléchir à la place de la condition inhumaine ? Quelles phrases sont inscrites sur son fronton ? Quelles sont les figures qu'elle met en avant ? La bibliothèque est-elle mobile ? Ou bien installée dans la capitale du pays ? Reliée à une université ? Doit-elle construite sous la forme d'un monument ?

Le rêve d'une « bibliothèque idéale », exercice régulièrement suggéré dans les médias occidentaux, du style « Les 100 livres qui comptent » ou « Les livres (ou LE livre) que vous emporterez sur une île déserte » témoignent du désir de concentrer en quelques ouvrages un savoir nécessaire et suffisant pour vivre. La religion du livre unique, suffisant pour répondre à toutes les questions qui se poseraient à l'individu, est un autre signe de ce désir de pouvoir s'en tenir à une parole unique, révélatrice et consolante. La bibliothèque à venir devra, il me semble, éviter ces écueils et rendre visible et lisible la fragilité du savoir, sa construction palimpseste, son caractère accumulatif et novateur, en rupture. Dans cette bibliothèque, plusieurs sens seraient convoqués, la vision n'étant pas l'unique sens dont nous avons besoin pour lire ; l'oreille, le toucher, l'odorat sont aussi présents. Le chant est aussi un texte à entendre, comme le poème. La bibliothèque est aussi là pour rendre concret sa place dans le monde, une parmi d'autres, qui doit être exposée à l'altérité, une altérité qui me rende « étrangère » à des sons, des paroles. Écouter la scansion d'un poème, écouter un chant dans une langue que je ne connais pas et qui n'est pas traduite participe à la connaissance. Le monde n'est pas entièrement saisissable, il ne m'est pas automatiquement accessible.

Revenons à la question posée dans le programme pour penser les principaux axes architecturaux de la bibliothèque à venir : La critique de la modernité occidentale suffit-elle ? La force de cette dernière ne dérive-t-elle pas de son propre pouvoir d'autocritique ?

La critique de la modernité occidentale a donné lieu à une littérature impressionnante qui a ouvert de nombreux champs d'études. Je ne reviendrai pas sur cette littérature. Elle est importante et elle va continuer à produire du savoir. Par contre, je voudrais effectivement interroger un movement qui se nourrit de lui-même et n'entraîne pas un déplacement radical de la cartographie du monde.

  • L'Occident a établi ses comptoirs, ses plantations et ses missionnaires dans le monde entier ; il est intervenu directement ou indirectement dans la vie des populations noneuropéennes; il a bouleversé de fond en comble des modes d'existence. Son but : prolonger et protéger la vie humaine (de ceux qui méritent d'habiter son territoire) et donc accroître continuellement l'accès à ce qui permet cette protection. Cette colonisation du monde a été inévitablement accompagnée de violence contre tout ce qui se posait comme frein à cette expansion. L'économie prédatrice et la mission civilisatrice sont allés de pair. Dans cette économie, l'intérêt ce sont les richesses des pays, pas leurs habitants. L'Afrique, c'est donc l'Afrique sans les Africains. Les peuples sont de trop.
  • Cet Occident a construit plusieurs bibliothèques sur ces Autres qui l'ont à la fois fasciné et effrayé. La « bibliothèque de la race », celle qui contiendrait tous les ouvrages sur la racialization de groupes et d'individus y occupe une large place. Qu'en ferons-nous ? Devons-nous imaginer une « bibliothèque des horreurs » où entreposer les ouvrages misogynes, racistes, homophobes, ou qui professent une haine des « monstres », des personnes handicapées, des fous, des sorcières ?
  • La critique qui consiste à interpeller l'Occident dans un face à face interroge-t-elle le narcissisme dont il se nourrit ? En participant à cette critique, en l'initiant, en la renouvelant, l'Occident ne continue-t-il pas d'occuper une place centrale dans le dispositif de la pensée ? Il ne refuse pas de s'asseoir à la place de l'accusé car celle-ci lui assure une grande visibilité (Au tribunal, l'accusé est en effet souvent la vedette).
  • Une longue tradition critique existe au coeur de l'Occident qui interroge les prémisses et les conséquences de cette pulsion à coloniser le vivant, dont l'avidité s'est montrée sans limites. L'Occident s'est construit contre ceux de ses habitants qui refusaient sa logique : paysans, sans terre, sans voix, millénaristes, révolutionnaires, poètes, artistes... Cet Occident s'est inventé le long d'un axe Allemagne/France/Angleterre excluant son « est », son « sud » et son « nord » comme les voix de ses classes dangereuses. Ces voix comme celle des intellectuels Russes, Juifs d'Europe centrale, ou Grecs contribuent à une bibliothèque à venir.
  • La critique est admise si elle se déroule dans un périmètre bien défini : celui du discours abstrait des droits qui implique que le « mal » peut-être vaincu par le triomphe du « bien », mal et bien étant des catégories universelles. L'Occident dans sa marche inéluctable vers le progrès peut s'autoriser à paraître devant le tribunal de l'Histoire tant que ce dernier met en scène la dramaturgie des droits de l'Homme. La culpabilité qui se dit sur cette scène s'efface dans le temps même de sa mise en scène. Elle appartient à un passé, ce monde encore dans l'obscurité qui n'a pas encore reçu les dernières lumières. Le récit est entièrement clos, on en connaît la fin. Le discours des droits de l'Homme joue un rôle central dans cette dramaturgie ; Il « humanise » la condition inhumaine qui n'est alors plus le produit de choix économiques et politiques mais d'esprits égarés et fanatiques.
  • De quoi l'Occident « est-il le nom » ? Sans doute celui d'un monde qui refuse non seulement d'écouter, de lire et de converser avec des « Autres » qu'il a constitué comme radicalement différents mais qui reste autiste à sa propre subjectivité, à sa propre altérité (le peuple, les poètes, les révolutionnaires). Un monde qui ne veut pas penser la condition humaine et qui lui préfère l'humanisme. Un monde qui porte l'illusion très loin l'idée d'une maîtrise totale du vivant, à l'oeuvre depuis des siècles et a entraîné des crimes, des destructions, et des bouleversements écologiques.
  • Si nous regardons l'Occident comme une des provinces du monde, qu'il faut traiter ainsi en refusant par exemple d'entrer dans la logique d'opposition frontale qu'il recherche, sa modernité a une place dans la bibliothèque à venir comme l' expression d'une idéologie qui place au centre du monde l'individu prométhéen, l'homme d'acier, l'ingénieur des âmes, le rebelle incompris, toutes ces figures du monde occidental. Le succès d'Ayn Rand, figure centrale de cette idéologie, l'icône des dirigeants des grandes institutions mondiales et dont les ouvrages sont traduits dans toutes les langues, contaminant le discours économique, n'est pas sans conséquence. Sa pensée : les droits de l'individu sont inaliénables. Ils ne sauraient être sacrifiés aux intérêts de quelque collectif que ce soit: nation, État, société... L'homme, écrivait Ayn Rand, « doit vivre pour lui même, sans se sacrifier pour autrui, ni sacrifier autrui à ses propres fins. Il doit travailler pour son intérêt personnel avec la poursuite de son propre bonheur comme principe moral le plus élevé de sa vie. » Elle défend le capitalisme et une société du laisser-faire qui permet à chacun de prospérer. Dans une telle société, toutes les relations sont volontaires. « Les hommes sont libres de coopérer ou non, d'acheter ou non. son propre bonheur comme principe moral le plus élevé de sa vie ». Cette pensée trace une frontière entre les forts et les faibles et imagine la condition humaine comme une lutte à mort contre tout ce qui est perçu comme obstacle à une force qui se veut force de vie mais est en fait, force de destruction. L'Occident qui propage cette pensée (qui a d'ailleurs du succès dans les Suds3) ne peut s'imaginer faible et interdépendant. La bibliothèque de cette pensée rassemble les ouvrages qui mettent en scène le pouvoir infini de l'être humain sur son environnement, sa capacité à maîtriser sentiments et passions, à surmonter les obstacles par la seule force de sa raison et de sa volonté.
  • N'idéalisons cependant pas les « Suds ». Soyons prudents, ne cherchons pas à reconstruire un espace idéal. La réorganisation actuelle des pôles de pouvoir économiques semble affaiblir la position de l'Occident. Il est tentant de s'en réjouir de cela mais les capitalismes de la périphérie ne sont pas plus tendres avec leurs peuples que les pays occidentaux. Dans cette réorganisation du marché, l'Afrique reste centrale, elle est utile pour le système mondial car elle est une source de richesses naturelles fabuleuses à piller.
  • Les études sur les circulations d'idées et de textes entre les penseurs des « suds » tracent une cartographie plus complexe des réseaux intellectuels. Elles ont montré que l'hégémonie européenne dissimule un monde riche de débats et de conversations. Il est important de poursuivre ce travail et de montrer aussi toutes les circulations qui ont échappé à l'ordre hiérarchique.

Je pense que la critique de toute vision hégémonique qui pourrait servir de fondation à l'architecture de la bibliothèque à venir. Non pas la seule critique riche, complexe, utile de la modernité occidentale, mais une vision de la condition humaine, de manières d'habiter le monde qui rendent visibles et lisibles nos vies et nos paroles palimpsestes.

En s'appuyant sur cette remarque, nous pouvons interroger les frontières disciplinaires et s'attacher à organiser notre bibliothèque autour des sujets qui rassemblent les êtres humains, ces sujets auxquels « ils » cherchent depuis toujours à apporter des réponses : les mystères de la naissance, la mort, la maladie, la vieillesse, la mélancolie, la joie, l'espoir, l'amour, la haine, la relation à la Nature, aux animaux et aux plantes, la richesse, la misère, le besoin des autres. Ce ne seraient alors pas les disciplines des « humanités » telles qu'elles ont été inventées par l'Occident qui guideraient l'organisation de cette bibliothèque. Il s'agirait en partant des mythes, des savoirs vernaculaires, des textes politiques, religieux et philosophiques, des chants, des paroles, des poèmes, des romans, de toutes ces expressions dans lesquelles les êtres humains ont fouillé leurs âmes, rêves, et passions, il s'agirait d'imaginer une organisation qui accorde à l'infiniment petit, l'infiniment divers, l'infiniment complexe et au commun, une place égale.[4]

Étudier la place de la mort dans une pensée sur la condition humaine qui intègre son aspect absurde ouvre des perspectives. L'effacement des morts, leur disparition dans les images de la guerre, les meurtres par drones, les bombardements « chirurgicaux », les disparitions, la privation de paroles participent à un effacement de la réalité de la répression et de la guerre. Le soldat qui revient de la guerre est célébré et le récit de sa guerre marginalisé. Les morts qu'il a laissés derrière lui doivent être ignorés. Ce que des peuples savaient, que le guerrier doit se purifier des morts qu'il a laissés avant de revenir dans la communauté, a été oublié. Ce que ces gestes révèlent, c'est une éthique, celle de reconnaître une culpabilité envers ceux que nous avons tués. La guerre « juste » jette un voile sur cette culpabilité éthique dont l'absence nous éloigne du respect envers le vivant.

Pourquoi partir de la condition humaine, de son côté absurde, de sa fragilité ? Pour ouvrir la bibliothèque à des pensées du vivant qui n'ont pas été encore entièrement contaminées par l'idéologie de l'individu tout puissant. À cause de sa place et son rôle dans l'histoire globale, l'Afrique a été à la fois point de référence et cible d'agression.[5] Terrain d'une économie prédatrice, elle a été confrontée à une folie meurtrière. Ses habitants ont fait l'expérience de la mort et de la terreur pour servir une géopolitique de l'inégalité, ils ont été au centre de la première organisation à l'échelle mondiale d'une main d'oeuvre racialisée. Cette expérience a produit un savoir, que partagent à divers titre les peuples autochtones des Amériques, des Caraïbes et de l'Asie mais aussi avec les classes dangereuses de l'Europe. C'est un savoir qui ne fait pas de place à « l'illusion de croire que ceux qui dominent soient jamais satisfaits de ce qu'ils possèdent, que leur supériorité offre une garantie de sagesse, car l'avidité des grands est sans limites et ne trouve un terme que dans la résistance de l'autre »[6]. C'est aussi un savoir qui rejette un optimisme verbeux et creux, celui du progrès infini qui ne connaîtrait aucune limite. Cette rencontre avec l'absurde (humain/non-humain), avec la fragilité de la condition humaine mais aussi avec la conviction qu'il existe une responsabilité mutuelle dessine une architecture du savoir qui fait place à l'inattendu, à la rupture, à l'accident sans lesquels il n'y aurait pas d'histoire. C'est un savoir des palimpsestes, des traces et des mémoires, qui reconnaît l'existence de l'oubli et de l'effacement sachant qu'ils agissent dans la conscience. Il porte nécessairement en lui, dans l'hétérogénéité meme qui préside à son élaboration, la marque des langues, des rêves, des imaginaires qui ont présidé à sa naissance ; versés en inconscience, souterrains, cryptiques.

Ensuite, c'est une bibliothèque qui doit faire place à ces « autres » qui ne sont pas des êtres humains qui seraient « étrangers » mais ces autres avec lesquels l'Occident nous a appris à avoir une relation utilitariste, les animaux, les plantes, les fleuves, la terre, la « Nature ». La « Nature » d'une part dans sa totale indifférence à la condition humaine, avec sa vie à elle, mais qui est cependant un élément central du discours politique, culturel et social et la Nature comme acteur de l'histoire. L'histoire environnementale est une histoire du pouvoir politique, de fleuves détournés, de montagnes déplacées, de forêts détruites, de déplacements massifs de plantes et d'animaux, de bouleversements profonds pour inscrire sur le sol la marque de la volonté prométhéenne. L'idéal de la nature « sauvage » et « vierge » est une illusion, une création du culte de la virginité que l'ingénieur peut alors fertiliser. Le monde « civilisé » qui a créé les « parcs naturels », qui protège une nature « menacée par les peuples », est celui qui coupe l'accès à l'eau, justifie la destruction des forêts, pollue les rivières. Ici encore, les peuples ont d'autres savoirs qui témoignent d'autres manières d'habiter le monde. Ne soyons cependant pas naïvement idealists : il faut compter avec le désir d'être intégré dans une économie qui promet la richesse, la notabilité.

L'architecture à venir est aussi celle de nouvelles formes d'indexation. Gardons-nous les mêmes disciplines : anthropologie, philosophie, économie, sciences de la vie, sciences de la nature, business, géographie, culture, etc., ou faisons-nous l'effort d'imaginer un index qui rende visible les ancrages, les croisements, les circulations ? Nous avons tous besoin d'être guidés dans nos recherches mais quel guide choisissons-nous ?

Cette approche indique une architecture interne autour d'un itinéraire guidé par la sérendipité, une géographie de la conscience qui est celle d'une errance sans frontières, où la curiosité oriente les pas. Des espaces où le bruit et le rire sont permis comme les espaces dédiés au silence, la méditation, le rêve. Les « sciences de la vie et de la nature » ne sont pas exclues de la pensée sur la condition humaine ni les arts. La bibliothèque à venir doit nous offrir les resources intellectuelles et existentielles qui vont nous permettre de confronter les nouvelles formes de colonisation.

NOTES

[1] À propos de l'architecture, il n'est pas inutile de savoir que : le continent africain compte officiellement 55000 architectes. À elle seule, l'Égypte représente presque la moitié du contingent, autant qu'un pays comme la France. Loin derrière, l'Afrique du Sud annonce près de 5000 architectes en activité, suivie par le Nigeria (4500), devant le Maroc (2000) et la Tunisie (1400), tandis que l'Algérie, malgré le boom de la construction, n'en compte que 900. Selon l'Union internationale des architectes (UIA), environ 70 % des honoraires d'architectes perçus dans le monde proviennent de projets africains. Or seulement 10 % de ces revenus iraient dans les mains d'architectes du continent. Source : Jeune Afrique.

[2] http://bbf.enssib.fr/consulter/bbf-2000-03-0107-001

[3] En République Populaire de Chine, ses ouvrages sont traduits depuis 1993. Si son style est critiqué, sa pensée est vue de manière favorable par les journaux officiels. http://steelturman.typepad.com/thesteeldeal/2005/10/ayn_rand_in_chi.html. Voir aussi le site officiel de l'Institut Ayn Rand, http://capitalism.aynrand.org/capitalism-works-chinese-edition/

[4] Je pense ici au magnifique film de Patricio Guzman Nostalgie de la lumière, 2010.

[5] C'est une photo de l'artiste angolais Kiluanji Kia Henda qui m'a inspiré ces mots. Sur cette photo d'un restaurant populaire prise dans le sud de l'Angola, un slogan est peint : « África sempre era um ponto de referência e uns permanente designados de agressão ».

[6] Claude LEFORT, Écrire à l'épreuve du politique, Paris, Calmann-Lévy, 1992, p. 198. La citation est de Machiavel, in OEuvres complètes. Paris, Gallimard, La Pléiade, 1978, V, 1.